Qu'est devenue la cloche de l'église d'Agnielles ?

Je suis allé pour la première fois à Agnielles en 1937. Puis sporadiquement, en 1947, 1955…
C'est à partir de 1975 que j'ai régulièrement pris mes vacances ans les Hautes-Alpes, en particulier pour fréquenter les Archives Départementales, à la recherche de ma généalogie.
Je me souviens de l'église d'Agnielles que j'ai vue (presque) intacte en 1977, avant que la voute ne s'effondre. C'est donc au début des années 80, alors que par les archives j'apprenais chaque fois plus sur l'histoire du village, que je pris conscience qu'il n'y avait pas de cloche, et que nulle part je n'avais entendu parler de son éventuelle dépose, même pas au moment de la réunion de la commune à Aspres en 1933 et la vente de tous le bien à l'ONF.
J'ai posé des questions, par-ci par-là, mais sans jamais obtenir de réponse. Pire, j'avais l'impression que personne ne s'en préoccupait. J'en étais arrivé à penser que peut-être, durant la guerre…
Ce n'est que début 2008 Fanny Clément avait découvert mon site Internet (Voir le chapitre précédent : "Témoignages"). Or, sa famille faisait partie de celles qui ont vécu à Agnelles au milieu du siècle dernier, la sienne de 1956 à 1963 !
Nous avons donc rapidement parlé de la cloche… Sans pour autant trouver la réponse.

Dans un premier temps elle me disait
: De même pour la cloche de l'église, je ne me souviens pas d'en avoir vu une (ni entendu) mais j'avais seulement 16 ans quand nous avons quitté Agnielles en 1963.

Année 1997 Peu de temps après, elle m'envoyait triomphalement une photo prise par sa sœur vers 1977, montrant qu'il y avait bien une cloche !
 Hélas !
  C'est le contraire que montre la photo, car le forme triangulaire que l'on voit est le mouton, ou le joug, qui en l'absence de la cloche se trouve la tête en bas ! 
 Je me souvenais avoir interrogé sans succès l'ONF, la mairie d'Aspres, le curé d'Aspres…

 La sœur de Fanny se souvenait, en outre, que durant leur séjour on avait un jour envoyé un jeune à la chasse au dahu et, comme on s'inquiétait le soir qu'il ne soit pas revenu, leur père avait sonné la cloche pour mettre fin à la plaisanterie.
A l'époque où Fanny est née, il y avait déjà à Agnielles la famille Richardier dont le fils Jean-Baptiste avait déjà quelques années. Jean-Baptiste Richardier, cela vous dit ? Cherchez bien… Un grand bonhomme, co-fondateur et  actuellement directeur de Handicap International !  Or, Fanny a contacté sa sœur qui se souvient avoir sonné la cloche. J'ai moi-même tenté de contacter Jean-Baptiste Richardier pour lui demander s'il avait aussi quelques souvenirs à ce sujet. J'ai eu sa secrétaire qui m'a assuré qu'elle transmettrait au Docteur Richardier, mais il n'y a pas eu de suite. Je puis le comprendre, ses fonctions sont plus prenantes qu'une histoire de clocher. Même si ce clocher a sonné le jour de son baptême.

Le 9 août 2009 a eu lieu à Aspres sur Buëch la "Journée Généalogique des Pays du Buëch". J'avais fait le voyage pour y présenter la descendance de Jean Piot à Agnielles (un panneau de 8 m x 1,2 m) et aussi de Jacques Piot (un peu moins grand). J'avais apporté un morceau du mur de l'église d'Agnielles…Mais, surtout, j'avais préparé un "Avis de recherche" concernant la cloche.  Aucun des 250 visiteurs, en grande partie locaux, ne m'a contacté. 

Mais nous ne baissions pas les bras puisque presque un an après Fanny qui s'est prise au jeu de la recherche a retrouvé René, le jeune (moins jeune aujourd'hui) qui avait été envoyé à la chasse au dahu. Il était bien placé pour se souvenir que la cloche avait sonné, ce qu'il a confirmé. C'était en octobre 1959 puisqu'il était arrivé en aout. Cela constituait, en quelque sorte, son bizutage. René se souvient, en outre, que la cloche dont la fixation se fragilisait avec le temps, aurait été déposée, vers 1962, pour aller dans le clocher de la chapelle de Vaunières, à Saint-Julien. 

Vers 1950Une pause pour voir l'église dans ses dernières années. La première (à gauche) la montre avec la toiture qui se dégrade, mais les murs sont encore crépis et la cloche semble en place. C'est juste après la guerre donc avant 1950 et ce doivent être ma grand-mère (AugustaClocher vers 1963 Boisseranc) et sa fille (Lucienne Piot) devant la porte. 

La voici (à droite) à une date postérieure probablement 1963. On notera que, contrairement à la photo précédente, la pièce dont j'ignore le nom mais que j'appellerai le "levier", ce bras auquel est fixé la corde qui animera la cloche, est ici à l'extérieur, preuve que le mouton est la tête en bas !  La cloche n'est donc plus là. CQFD.

J'ai aussitôt contacté par téléphone la mairie de Saint-Julien où j'ai été courtoisement reçu, mais où j'ai senti que ma recherche ne présentait pas un intérêt notable pour la municipalité. 

 

VaunieresJ'ai ensuite contacté par e-mail le "Hameau de Vaunières". Jean-Loup, un des bénévoles de l'association "Les villages des jeunes" m'a aimablement répondu. L'association avant acheté le hameau en 1963, nous sommes bien dans l'époque. Il me dit, par contre, avoir travaillé plus de 30 ans avant (1980) au remplacement du support en bois de la cloche et se souvenir d'une inscription indiquant qu'elle provenait de la chartreuse de Durbon. Ce qui peut se concevoir car des "restes" de la chartreuse se sont retrouvés à Saint-Julien comme, il m'en souvient, la plaque de fond de cheminée du presbytère de l'Abbé Illy.
Jean-Loup m'a parlé d'un livre écrit par le fondateur, Henri Lorenzi : "Aux sources de Vaunières". Je me le suis procuré, pensant avoir enfin trouvé ma réponse, mais hélas !
  Bien que fort intéressant, il n'y était pas fait allusion à ce que je recherchais. J'ai alors pensé contacter directement Henri Lorenzi, mais pour apprendre qu'il était décédé un an auparavant. Mais le 12 septembre 2010, j'avais un rendez-vous à Lus. Pour aller embraser mon cousin Auguste Piot qui avait ce jour là cent ans. J'avais fait le voyage pour lui. En quittant le Trabuëch je ne pouvais manquer de passer à Vaunières, pour y voir la cloche. Comme on ne peut le voir sur la photo, je l'ai trouvée trop riche, trop belle pour une modeste chapelle. J'en ai souvent vu, qui sont généralement beaucoup plus modestes que celle-ci.
René, celui du dahu, a vu cette photo mais il ne lui a pas été possible d'identifier formellement la cloche. Il confirme néanmoins le fait que peu de temps avant mars 1963 (époque où il a quitté Agnielles) deux hommes sont venus, sont montés la décrocher pour l'emmener à Vaunières.
Fanny a aussitôt envoyé un mail avec la photo, puis un autre, à Anne Richardier (la sœur du docteur Jean-Baptiste), mais elle n'a pas eu de réponse. Tout le monde n'a pas les mêmes pôles d'intérêt… 

Depuis près d'un an nous étions donc in statu quo ante. Rien de nouveau, rien à se mettre dans la matière grise pour conforter la piste ou en trouver une autre.

Ce qui est notre rêve !
Mais, pour passer du rêve à la réalité, ne faut-il pas d'abord rê
ver ?

Dans son numéro du 16 septembre 2011, Alpes et Midi, l'hebdomadaire des Hautes-Alpes et de la vallée de l'Ubaye, a bien voulu reprendre tout ce qui précède dans ses colonnes, avec une manchette à la une,
Que demander de mieux ?  J'étais persuadé qu'avec une telle audience ce allait bouger, qu'un lecteur se souviendrait... Ou se souviendrait avoir entendu dire que... Eh bien non !  Rien !
Et puis soudain, la surprise ! Début j'janvier je reçois un courrier signé Luc Richardier. Richardier, j'en ai parlé plus haut. Lequel me disait :

En lisant un article du 16 septembre 2011 dans ‘’Alpes et midi’’, je m’aperçois que vous êtes toujours à la recherche de la cloche d'Agnielles. J'avais déjà lu votre recherche il y a quelques années, mais, à la fin de votre article il me semble que vous parliez d'un témoignage ou d'une rumeur disant que les anciens habitants du village (les derniers qui avaient déserté avant la guerre) avaient emporté la cloche. Je m'étais donc dit que vous recherchiez la cloche d'origine.
Je peux vous confirmer qu'il y avait bien une cloche à l'église d'Agnielles pendant la période dont parle Fanny Clément (1956-1963) et même bien avant (probablement environ depuis 1945), mais j'ai toujours su que ce n'était pas la cloche d'origine. J’entends encore mon père dire que lui-même (ou la communauté de l'époque) l'avait placée dans le clocher pour lui redonner vie. Notre Maitresse d'école (Mme Chaffois) nous envoyait sonner l'Angélus quelquefois.
Et oui Eglise, Ecole et même téléphone; notre époque est la grande oubliée de votre blog, mais je reconnais que c'est bien notre faute. Nous étions avec les Clément l'année 1956 (j'ai un film 8mm qui l'atteste, pris justement dans le cimetière de l'église à Pâques avec un gros plan sur le clocher, et la cloche, où l'on voit Fanny et son petit frère), mais nous avons quitté Agnielles début Novembre 1957(année de la grippe asiatique).Par la suite nous sommes revenu plusieurs années en vacance d'été.
La communauté à laquelle appartenait nos parents à Agnielles (avec les familles qui se sont succédées) était très chrétienne, alors que les Clément étaient disons plus libertaires (autant que je me souvienne).Je crois qu'à l'occasion de ces vacances nous avons encore changé quelques tuiles sur l'église.
Pour ce qui est des deux hommes qui auraient descendu la cloche peu de temps avant mars 1963 je n'y crois pas trop, à moins que mon père ait fait une expédition spécialement au départ des Clément pour récupérer la cloche, sentant que le village allait re-mourir pour de bon.
Bref, si c'est cette cloche que vous cherchez, celle qui a bercé mon enfance et marqué tous nos offices et nos baptêmes, je sais très exactement où elle se trouve.
Elle se trouve chez mes parents avec les ornements de l'église. Mon père l'a sans doute récupérée été 1963 à nos dernières vacances à Agnielles (que les Clément avaient déjà quitté).

M'étant empressé, évidemment, de répondre, je recevais un nouveau courrier le 23 janvier :

J'aimerais bien que cette cloche soit l'originale, Je me souviens d'une vague déception quand j'ai appris assez tardivement par mon père qu'il avait placé cette cloche lui-même (un déficit d'authenticité qui ne me plaisait pas trop). A-t'il dit "je" ou "on" c'est le seul doute. Je dois vous préciser que l'église n'a jamais repris du service officiellement. A ma connaissance elle nous avait même été interdite d'usage pour des raisons de sécurité (ce dont nous n'avions cure,....sans jeu de mots). S'il y avait la moindre trace d'une cérémonie elle serait à chercher plutôt du côté de la paroisse de Veynes qui nous avait adoptés (parce qu'on l'avait choisie je suppose). Agnielles n'existait pas en tant que paroisse et une cérémonie de l'accrochage de la cloche n'aurait pu n'avoir que l'importance que nous aurions su lui donner. Les services dans cette pauvre église dépendaient de la bonne volonté des curés de Veynes qui se déplaçaient surtout à l'occasion les baptêmes. Mais, pour l'anecdote, une fois ils sont venu à trois, à pieds, sans leur soutane, par la montagne de St Michel, et nous ont aidés à tuer le cochon) Merci beaucoup pour les photos: en effet je n'avais jamais vu le Saint mais en revanche je me souviens très bien du petit morceau de fresque bleu vif qui accrochait souvent mon regard pendant les messes (toujours trop longues à mon gout). Le 2ème point qui étaye ma conviction est le fait que, connaissant mon père, je pense que même s'il avait craint que la cloche ne disparaisse, il n'aurait jamais osé l'emmener si elle avait été là avant lui (encore a t'il mis quelques 5 années à se décider à la récupérer). Il aurait préféré, quitte à se voiler la face, compter que l'âme du village continuerait à protéger ce « cœur tintant », jusqu'à....il n'aurait trop su dire mieux que nous tous, quelle échéance !  L'idéal serait qu'il y ai une date gravée sur la cloche : je ne sait pas si c'est l'usage mais je regarderais en détail. Une chose est sure, c'est bien une cloche d'église (je vous enverrais des photos très précises) Je vous enverrais également des photos des ornements, qui eux n'ont bien entendu aucune chance de dater d'avant l'exode des villageois. Assez récemment, je me souviens que mon père m'avait parlé de ces ornements comme ayant été ou devant être désacralisés (je ne sais pas si c'est le terme). Avez-vous eu en main les articles du « Provençal » et du « Dauphiné libéré » concernant l'expérience de nos quelques familles qui a débutée pendant la guerre après qu'un « Chantier de jeunesse » (du Maréchal) ait réparé quelques maisons et que, peut après, « ironie de l'histoire » le village soit devenu un repère de la résistance. Pour ma propre famille elle a durée 13 ans (plus quelques années de vacances d'été). A partir de quand, la communauté est devenue nettement religieuse; je ne saurais dire si c'est avant ou après l'arrivée de mes parents? Le souci d'avoir une cloche n'est pas forcément lié à cet aspect (pour les résistants par exemple), mais une vraie cloche d'église peut-être. Dès que j'aurais des photos j'irais voir sur Internet. Peut-être qu'en suivant la trace des ornements on peut retrouver la trace de la cloche (sauf si c'était la cloche d'origine bien sûr).Le piège des pièges serait que mon père ait acheté une cloche ancienne !

C'est le deux février que j'ai reçu les photos promises, dont celles de la Cloche et des fonts baptismaux.

 Mon frère Michel (le plus religieux d'entre nous) qui conserve les ornements que voilà m'a confirmé que la cloche n'est pas celle d'origine, mais que l'ensemble faisait partie d'un lot fourni (donné, vendu ou confié nul ne sait trop) par le père Michel Chartier, de Veynes, son parrain, à la communauté d'Agnielles, et que mon père à restitué à Michel Chartier le calice et les deux coupelles (je ne connais pas le nom véritable) lors d'une visite de (ou "à'") celui-ci. Peut-être aussi les burettes. Personnellement je crois qu'on peut éventuellement douter que la cloche fasse partie du lot, mais on ne peut pas douter que mon père ait confié à deux de ses fils (et indépendamment) que la cloche présente n'était pas celle d'origine. En revanche, sur la première photos vous avez un objet dont j'avais oublié l'existence et dont l'origine est certaine (je reconnais
la cassure qui a toujours existé) ; je veux dire le baptistère. Mon père l'a récupéré en même temps que la cloche quand Agnielles a été définitivement abandonné et que la couverture de l'église n'étant plus entretenue elle menaçait, cette fois ci très sérieusement de s'effondrer. A ce moment il ne pouvait qu'être volé ou se retrouver enseveli. Sur ce baptistère ont été baptisé tous les habitants nés à Agnielles et en dernier quelques quatre Richardier (sûr) deux Bottet (je crois) et une Clément (ce que Fanny vient de m'apprendre).

Voici donc tournée non pas la page, mais une page. C'est déjà bien d'avoir découvert cette cloche intérimaire, dont la seule existence prouve qu'elle a pris place dans un clocher vide. Mais vide depuis quand ?  Ce qui fait que la question est toujours d'actualité : Qu'est devenue la cloche de l'église d'Agnielles, celle que mes ancêtres ont entendue sonner ?
Ci-dessous la photo de la cloche que j'ai, malgré son caractère temporaire, vue avec émotion. Emotion aussi de voir les fonts baptismaux sur lesquels ont reçu l'eau tant de mes ancêtres et tant d'autres Agnelards. On ne peut qu'être reconnaissant à Jean Richardier d'avoir voulu "sauver" cette vénérable pierre, mais je n'ai pu m'empêcher d'être peiné en la voyant transformée... en pot de fleur...

 

                                            La cloche intérimaire                                                    Les fonts baptismaux